Louis-Philippe Berthiaume Louis-Philippe Berthiaume

Histoire d'une langue assimilée

1.

Qu’aurons-nous fait de bon

Mon amour

Si le pays que nous laissons à nos enfants

Se met entre guillemets?


Aujourd’hui encore

Nos fautes d’orthographe

Sont des blessures profondes.


Chaque anglicisme

Chaque verbe mal conjugué

Est

Un

Suicide.


Je rêve de lire ma langue à mes enfants.

 

2.

Je t’offrirai des mots

Qui sauveront le monde.

Des mots qui arrêteront

De fermer les yeux

Sur nos sabotages.

 

3.

Veux-tu m’enseigner ta langue?

Corriger les fautes que je fais en écrivant sur toi?

Me montrer comment tu écris “amour”?

M’expliquer pourquoi il n’y a pas de cédille à “cul”,

Même pour l’adoucir.

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À ta porte

Laisse-moi entrer

S’il-te-plaît, laisse-moi

Entrer,

 

La pluie commence à me faire mal.

Les gouttes frappent ma tête, lourdes

Comme des pierres.

 

L’eau qui coule sur mes vêtements

Et sur mon visage

Est comme du sang

Épaisse, chaude et ferreuse.

 

Je n’ai aucune idée 

De l’endroit d’où je viens

Je n’ai fait que courir.

Je ne sais pas depuis combien de temps.

 

Je n’arrive même pas à dire 

Si je suis fatigué.

 

J’ai pensé que tu pourrais m’aider.

Laisse-moi juste entrer, s’il-te-plaît.

Me mettre au chaud et au sec.

Il n’y a rien à raconter

J’ai simplement couru, beaucoup j’imagine.

Juste besoin de m’asseoir quelques temps

Et de me laisser sécher sous ton regard.

Regardes-moi avec tes yeux de braises ardentes, encore une fois.

Je sais que tu es furieuse, ou plutôt inquiète….

Furieusement inquiète, j’imagine…

Mais je t’en prie, poses ta main dans mes cheveux

Et chante moi quelque chose.

 

Je ne sais pas exactement pourquoi je suis venu te voir.

Juste besoin de toi, de ta franchise, de ton regard.

Besoin que tu sois dure avec moi, honnête.

Laisse-moi encore un peu de temps avant de parler.

 

Je n’ai fait que courir

Plus loin

À bout de souffle

Mal au ventre

Les poumons qui menacent d’exploser.

Courir

Les jambes qui brûlent

Les lèvres qui craquent

Courir

Les pieds qui frappent le sol

Comme des massues

Courir, frapper, courir,

Sans fin, sans but

Jusqu’à ce que mon corps lâche

Que mes jambes se disloquent

Que mon corps s’écrase au sol

Se déchire sur l’asphalte

Que tout ce qui tombe : 

Ma peau, mes larmes, mon corps, ma raison,

Que tout s’écrase et se déchire au sol

Qu’on ne puisse plus ramasser les restes de mes illusions

Sans les débris d’asphalte et de verre qui jonchent les rues. 

Que le concret se mélange à mes rêves en morceaux et que je disparaisse entre les couches de bitumes. Qu’on me passe sur le corps, qu’on me tienne au sol par tous les moyens possibles pour que je ne puisse plus jamais croire que courir changera quoi que ce soit à l’inévitable. 

Que l’amour n’empêche pas de se déchirer

Au contact de la réalité.

Laisse-moi entrer

J’ai besoin de

Ton corps de rivière aux rapides furieux

Ton rire comme le vent dans les feuilles

Ton regard tranchant comme le bord des falaises

 

Tu es la nature indomptable et magnifique.

 

Tu es libre et forte et souveraine.


Laisse-moi seulement te contempler 

Et me recueillir

Devant l’immensité de tes plaines.

 

Prends-moi dans tes bras

Rassures-moi, consoles-moi, caresses-moi.

 

Tu es la main d’un enfant sur le bras d’un vieillard

La promesse d’un présent

La rencontre de l’innocence et de la nostalgie.

 

 

Dis-moi que ta main finira toujours par trouver la mienne dans le noir.

 

Dis-moi tout ça

Et je partirai.

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Louis-Philippe Berthiaume Louis-Philippe Berthiaume

Ta guitare est une pelle

Il fait noir

Ça sent l'herbe

Fraichement coupée

 

Ou le matin

À la campagne

Après la pluie

 

Si tu veux vraiment le savoir

Je vais te dire quelque chose

Comme un secret

Quelque chose que tu seras la seule personne 

À savoir.

Il y a un endroit sur Terre

Où les arbres ont des feuilles grandes comme des maisons

Où le ciel te donne le vertige

Où le vent se promène en ricochet dans les champs

 

C'est un endroit si beau

Si vaste

Si sauvage 

Qu'il est docile.

 

Le jour de la mort de mon père

Je partirai en cavale

J'irai parcourir le monde

Je trouverai cet endroit 

Et je construirai une cabane.

Une toute petite cabane en pétales et en brindilles

Et je m'y installerai.

J'y fonderai une famille 

Ma femme sera belle

Comme le réconfort

Et les montagnes se coucheront

Pour lui laisser la place

Quand elle se réveillera.

Et nous serons peu, très peu

Contrairement à ce que disent les fous

Nous serons peu à contempler le triste spectacle

De l'ours, coincé sur sa banquise

Et peu importe la partition

Nous finirons tous par fausser.

 

 

 

 

Quand tu verras tomber 

Une pluie de cendres

Que les étoiles incinérées 

Auront échappée

 

Commence à creuser.

 

Cherche une issue, n'importe laquelle

C'est que le monde est en train de pourrir.

 

J'ai cherché la sortie toute ma vie

 

Et tu es apparue comme la seule voie possible.

 

Je t'aime comme un air de blues

Tu me saxophones le cœur

Avec ta voix d'enfant 

Dans ton corps de douleur

 

Tu es mon avenir, mon immortalité.

 

Mon violoncelle mélancolique.

 

J'insiste pour que tu gardes toujours de l’innocence avec toi.

 

Quand tu auras l’impression de n’avoir plus rien, il te restera encore ça, tu y mettras un peu de toi et tu sauteras


Dans la gueule de la baleine

Dans le train en marche

Dans l'eau froide.

 

Mais 

Surtout

Ne 

Reste 

Pas

 

Immobile.

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Souvenir

Prends ma main

Le monde est aveugle

 

Fais-moi l’amour

Je suis musicien

 

Je te regarde dormir

Les yeux ouverts

Même quand tu dors

Tu te surveilles

 

Je t’aime comme on rit, spontanément.

Je t’aime comme on pleure, tristement.

Je t’aime comme on vit, maladroitement.

Je t’aime comme on meurt, complètement.

 

Une larme qui devient l’étincelle d’un feu trop vaste

 

Le monde est flou

Les enfants jouent à cache-cache en criant au secours

 

Le monde est saoul

La terre tourne sous des nuages rouges

 

Et toi tu cours

À contresens

 

Pourtant je te suis

Comme un souvenir refoulé

Comme une parcelle de vie 

Que tu as oublié de regretter

 

Et je cours 

Moins vite que toi

Pour éviter de faire trembler la terre

Et je cours

Ramassant au passage les souvenirs 

Que tu as oubliés dans le sable

 

Et je cours

M’arrêtant pour demander

Où est allé le vent

 

Et quand tu t’arrêtes enfin

Quand je te rattrape

Tu ne te rappelles plus de moi

Oublié

Quelque part dans le sable

 

Et je n’ai pas ramassé mon souvenir

Quand tu l’as jeté derrière toi

 

Trop occupé à ramasser ceux qui te feraient rire

 

Je suis devant toi

Pourtant je m’efface

 

Et tu reprends ta course

Comme on s’embrasse

Après avoir fait l’amour

 

Tendrement.

 

Et je reste là

Cherchant mon souvenir dans le sable mouillé

 

Toi, ta peau, tes mains, tes lèvres

Toi, ta peau, tes seins, tes lèvres

 

Tes lèvres comme deux petites gouttes de pluies

Annonçant une averse

Tes lèvres sur ma peau


Et toute la douceur du monde

Qui passe dans une caresse

 

Une caresse éternelle

 

Une caresse qui continue même sans ta main

 

Tu m’as caressé sous la peau

 

Je te sens presque

 

Je te touche presque

 

Et tout devient flou

 

Tu refuses, tu camoufles

Tu nies, tu dénies, tu renies

Tu effaces, arraches, déchires

 

Tu cours, tu t’éloignes

 

Sans penser que la terre

Est ronde

 

Alors moi, je t’attends ici

 

L’idiot sans mots

Attendant un élan

Un éclair de génie


J’attends que tu reviennes

Pleines de nouveaux souvenirs

Me raconter le mien

 

Et j’ai mal

 

Le sable est chaud

 

J’ai la peau brulée

Par le soleil

 

J’ai le cœur brulé

Par ta main

 

Ce ne sont pas mes yeux qui te regardent

C’est tout mon corps

 

Ce ne sont pas mes mains qui te caressent
C’est mon âme

 

Ma peau me brule

Mon âme me brule

Je prends feu

Je me consume

 

Et je jouis

Sur ton souvenir

Que j’ai ramassé dans le sable

 

Ce sable chaud

Dans lequel je te vois

 

Tu danses

Tu danses

Tu danses

 

Et quand je ferme les yeux

Des larmes coulent

Disparaissent dans le sable

 

Là où j’ai pleuré, le sable devient plus sombre

Grain par grain, larme par larme

Le désert devient noir

 

Je chante 

Corneille du désert

 

Entends-tu ma mélodie?

 

Ne te retournes pas, tu es presque rendue

Cours, cours, va jusqu’au bout

 

Ne t’arrête pas

 

Ne pense pas à moi

 

Danses sous la neige

 

Tandis que je meurs dans le sable

 

Si seulement je pouvais poser mon souffle sur ta peau

 

Tu te souviendrais.

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