Histoire d'une langue assimilée
1.
Qu’aurons-nous fait de bon
Mon amour
Si le pays que nous laissons à nos enfants
Se met entre guillemets?
Aujourd’hui encore
Nos fautes d’orthographe
Sont des blessures profondes.
Chaque anglicisme
Chaque verbe mal conjugué
Est
Un
Suicide.
Je rêve de lire ma langue à mes enfants.
2.
Je t’offrirai des mots
Qui sauveront le monde.
Des mots qui arrêteront
De fermer les yeux
Sur nos sabotages.
3.
Veux-tu m’enseigner ta langue?
Corriger les fautes que je fais en écrivant sur toi?
Me montrer comment tu écris “amour”?
M’expliquer pourquoi il n’y a pas de cédille à “cul”,
Même pour l’adoucir.
À ta porte
Laisse-moi entrer
S’il-te-plaît, laisse-moi
Entrer,
La pluie commence à me faire mal.
Les gouttes frappent ma tête, lourdes
Comme des pierres.
L’eau qui coule sur mes vêtements
Et sur mon visage
Est comme du sang
Épaisse, chaude et ferreuse.
Je n’ai aucune idée
De l’endroit d’où je viens
Je n’ai fait que courir.
Je ne sais pas depuis combien de temps.
Je n’arrive même pas à dire
Si je suis fatigué.
J’ai pensé que tu pourrais m’aider.
Laisse-moi juste entrer, s’il-te-plaît.
Me mettre au chaud et au sec.
Il n’y a rien à raconter
J’ai simplement couru, beaucoup j’imagine.
Juste besoin de m’asseoir quelques temps
Et de me laisser sécher sous ton regard.
Regardes-moi avec tes yeux de braises ardentes, encore une fois.
Je sais que tu es furieuse, ou plutôt inquiète….
Furieusement inquiète, j’imagine…
Mais je t’en prie, poses ta main dans mes cheveux
Et chante moi quelque chose.
Je ne sais pas exactement pourquoi je suis venu te voir.
Juste besoin de toi, de ta franchise, de ton regard.
Besoin que tu sois dure avec moi, honnête.
Laisse-moi encore un peu de temps avant de parler.
Je n’ai fait que courir
Plus loin
À bout de souffle
Mal au ventre
Les poumons qui menacent d’exploser.
Courir
Les jambes qui brûlent
Les lèvres qui craquent
Courir
Les pieds qui frappent le sol
Comme des massues
Courir, frapper, courir,
Sans fin, sans but
Jusqu’à ce que mon corps lâche
Que mes jambes se disloquent
Que mon corps s’écrase au sol
Se déchire sur l’asphalte
Que tout ce qui tombe :
Ma peau, mes larmes, mon corps, ma raison,
Que tout s’écrase et se déchire au sol
Qu’on ne puisse plus ramasser les restes de mes illusions
Sans les débris d’asphalte et de verre qui jonchent les rues.
Que le concret se mélange à mes rêves en morceaux et que je disparaisse entre les couches de bitumes. Qu’on me passe sur le corps, qu’on me tienne au sol par tous les moyens possibles pour que je ne puisse plus jamais croire que courir changera quoi que ce soit à l’inévitable.
Que l’amour n’empêche pas de se déchirer
Au contact de la réalité.
Laisse-moi entrer
J’ai besoin de
Ton corps de rivière aux rapides furieux
Ton rire comme le vent dans les feuilles
Ton regard tranchant comme le bord des falaises
Tu es la nature indomptable et magnifique.
Tu es libre et forte et souveraine.
Laisse-moi seulement te contempler
Et me recueillir
Devant l’immensité de tes plaines.
Prends-moi dans tes bras
Rassures-moi, consoles-moi, caresses-moi.
Tu es la main d’un enfant sur le bras d’un vieillard
La promesse d’un présent
La rencontre de l’innocence et de la nostalgie.
Dis-moi que ta main finira toujours par trouver la mienne dans le noir.
Dis-moi tout ça
Et je partirai.
Ta guitare est une pelle
Il fait noir
Ça sent l'herbe
Fraichement coupée
Ou le matin
À la campagne
Après la pluie
Si tu veux vraiment le savoir
Je vais te dire quelque chose
Comme un secret
Quelque chose que tu seras la seule personne
À savoir.
Il y a un endroit sur Terre
Où les arbres ont des feuilles grandes comme des maisons
Où le ciel te donne le vertige
Où le vent se promène en ricochet dans les champs
C'est un endroit si beau
Si vaste
Si sauvage
Qu'il est docile.
Le jour de la mort de mon père
Je partirai en cavale
J'irai parcourir le monde
Je trouverai cet endroit
Et je construirai une cabane.
Une toute petite cabane en pétales et en brindilles
Et je m'y installerai.
J'y fonderai une famille
Ma femme sera belle
Comme le réconfort
Et les montagnes se coucheront
Pour lui laisser la place
Quand elle se réveillera.
Et nous serons peu, très peu
Contrairement à ce que disent les fous
Nous serons peu à contempler le triste spectacle
De l'ours, coincé sur sa banquise
Et peu importe la partition
Nous finirons tous par fausser.
Quand tu verras tomber
Une pluie de cendres
Que les étoiles incinérées
Auront échappée
Commence à creuser.
Cherche une issue, n'importe laquelle
C'est que le monde est en train de pourrir.
J'ai cherché la sortie toute ma vie
Et tu es apparue comme la seule voie possible.
Je t'aime comme un air de blues
Tu me saxophones le cœur
Avec ta voix d'enfant
Dans ton corps de douleur
Tu es mon avenir, mon immortalité.
Mon violoncelle mélancolique.
J'insiste pour que tu gardes toujours de l’innocence avec toi.
Quand tu auras l’impression de n’avoir plus rien, il te restera encore ça, tu y mettras un peu de toi et tu sauteras
Dans la gueule de la baleine
Dans le train en marche
Dans l'eau froide.
Mais
Surtout
Ne
Reste
Pas
Immobile.
Souvenir
Prends ma main
Le monde est aveugle
Fais-moi l’amour
Je suis musicien
Je te regarde dormir
Les yeux ouverts
Même quand tu dors
Tu te surveilles
Je t’aime comme on rit, spontanément.
Je t’aime comme on pleure, tristement.
Je t’aime comme on vit, maladroitement.
Je t’aime comme on meurt, complètement.
Une larme qui devient l’étincelle d’un feu trop vaste
Le monde est flou
Les enfants jouent à cache-cache en criant au secours
Le monde est saoul
La terre tourne sous des nuages rouges
Et toi tu cours
À contresens
Pourtant je te suis
Comme un souvenir refoulé
Comme une parcelle de vie
Que tu as oublié de regretter
Et je cours
Moins vite que toi
Pour éviter de faire trembler la terre
Et je cours
Ramassant au passage les souvenirs
Que tu as oubliés dans le sable
Et je cours
M’arrêtant pour demander
Où est allé le vent
Et quand tu t’arrêtes enfin
Quand je te rattrape
Tu ne te rappelles plus de moi
Oublié
Quelque part dans le sable
Et je n’ai pas ramassé mon souvenir
Quand tu l’as jeté derrière toi
Trop occupé à ramasser ceux qui te feraient rire
Je suis devant toi
Pourtant je m’efface
Et tu reprends ta course
Comme on s’embrasse
Après avoir fait l’amour
Tendrement.
Et je reste là
Cherchant mon souvenir dans le sable mouillé
Toi, ta peau, tes mains, tes lèvres
Toi, ta peau, tes seins, tes lèvres
Tes lèvres comme deux petites gouttes de pluies
Annonçant une averse
Tes lèvres sur ma peau
Et toute la douceur du monde
Qui passe dans une caresse
Une caresse éternelle
Une caresse qui continue même sans ta main
Tu m’as caressé sous la peau
Je te sens presque
Je te touche presque
Et tout devient flou
Tu refuses, tu camoufles
Tu nies, tu dénies, tu renies
Tu effaces, arraches, déchires
Tu cours, tu t’éloignes
Sans penser que la terre
Est ronde
Alors moi, je t’attends ici
L’idiot sans mots
Attendant un élan
Un éclair de génie
J’attends que tu reviennes
Pleines de nouveaux souvenirs
Me raconter le mien
Et j’ai mal
Le sable est chaud
J’ai la peau brulée
Par le soleil
J’ai le cœur brulé
Par ta main
Ce ne sont pas mes yeux qui te regardent
C’est tout mon corps
Ce ne sont pas mes mains qui te caressent
C’est mon âme
Ma peau me brule
Mon âme me brule
Je prends feu
Je me consume
Et je jouis
Sur ton souvenir
Que j’ai ramassé dans le sable
Ce sable chaud
Dans lequel je te vois
Tu danses
Tu danses
Tu danses
Et quand je ferme les yeux
Des larmes coulent
Disparaissent dans le sable
Là où j’ai pleuré, le sable devient plus sombre
Grain par grain, larme par larme
Le désert devient noir
Je chante
Corneille du désert
Entends-tu ma mélodie?
Ne te retournes pas, tu es presque rendue
Cours, cours, va jusqu’au bout
Ne t’arrête pas
Ne pense pas à moi
Danses sous la neige
Tandis que je meurs dans le sable
Si seulement je pouvais poser mon souffle sur ta peau
Tu te souviendrais.